L'amie sincère

Avec ma Singer, je fais des petits miracles désormais.

Suite à un devis pour réfection des matelas de mon voilier qui était particulièrement dissuasif, j’ai décidé de me lancer.
J’avais déjà expérimenté l’utilisation de la machine à coudre sur des coutures de réparations de mes tauds de voiles, par exemple, et j’avais même été jusqu’à attaquer quelques ourlets de pantalons.

Là j’ai vu plus grand, carrément la sellerie du carré central, tous  les coussins et dossiers des sièges.



J’ai donc commencé à écumer les magasins de tissus jusqu’à trouver l’élu où j’ai trouvé tout ce qu’il me fallait. J’arpentais cet univers peuplé de femmes affairées à chercher leurs tissus et accessoires avec un étrange sentiment de m’y sentir bien.
Allez, on va commencer par un premier coussin, celui sur lequel je m’assois à la table à cartes, il a le plus besoin de réfection. Je choisis un beau simili-cuir, autrement dit un skaï, et me voilà parti.





Pas si facile, les formes dans un bateau sont pleines d’angles arrondis , de courbes, ça n’est pas l’univers du rectangle parfait, il faut travailler les tensions de la matière comme il faut.
Une aventure … !
Le résultat ? Je m’étonne moi-même, c’est décidé, je refais tout le carré !
Quand je montre la photo sur mon portable à la vendeuse que j’avais vue la première fois pour racheter de la matière, elle est épatée.
‘’Ben dites donc, vous êtes doué ! Beau travail’’

J’installe alors mon atelier dans une des chambres du haut, et dans mon antre, je me lance comme à corps perdu dans mon ouvrage avec cette sensation de bien être. Ça me va bien cette activité, et puis il va être tout beau mon Nomade.



 Ma Singer est au top , je viens de la mener en révision , une merveille.

Je découpe, je monte, je surfile, je pique ….
Et des souvenir remontent en même temps.
La Singer de maman, elle ressemblait à celle-ci, je m‘en souviens très bien tout comme je me souviens du vendeur à la maison montrant à maman les fonctions de la machine quand elle venait de l’acheter. Les points zig-zag, les boutonnières, tout ça était ancré dans un fond de ma mémoire et me revient. J’ai souvenir qu’elle paraissait heureuse de sa toute nouvelle machine si moderne par rapport aux antiques Singer noires et leur grosse roue à courroie sur le côté, et le pédalier sous la table qui actionnait le mouvement de la machine.
Ces anciennes machines à coudre semblaient avoir des gênes de pédalo. Alors que là, la sienne, toute neuve, électrique, habillée de son carrossage blanc aux formes modernes.
Fièrote maman.

Et puis cette fameuse soirée qui sonne dans ma tête comme un véritable sketch de Fernand Raynaud.
C’était hélas bien après, maman était partie depuis ce qui me semblait une éternité, et la Singer dormait dans sa boite, on n’entendait plus ce bruit sautillant que je trouvais même charmeur.
Il faisait déjà nuit quand la sonnerie de la porte d’entrée retentit. C’était rare, en général les gens faisaient le tour par le côté et toquaient à la cuisine de grand-mère directement.
Mais là on sonne et à la nuit.
Grand-mère avance dans le couloir jusqu’à la porte et avec son accent patois vendéen lance :
- Qu’est ça ? 
- C’est Singer , l’ami sincère ! Lance une voix d'homme derrière la porte
 (message important, aux jeunes notamment, prononcez bien Singer à la franchouillarde, singère comme sincère, pas à l'anglaise!)
- Qu’est ça ?
- C’est Singer , l’ami sincère !
( le ‘’ça’’ de mémé se prononce avec un a que je dirais patoisant, avec un accent circonflexe, tiens, ‘’çââ’’, quelque chose comme ça)
Mémé entend sans doute un peu haut … et le sketch dure comme ça un certain nombre de fois comme dans ce sketch du plombier et du perroquet de Fernand Raynaud avec son :
- Qui c’est ?
- C’est le plombier !
C'était le représentant Singer ( singère, hein !) qui passait prendre de nouvelles de sa cliente... hélas !

Dans cette ambiance de souvenirs, avec comme la sensation d’avoir quelqu’un qui me regardait travailler par-dessus mon épaule, j’ai donc refait toute ma sellerie, puis ensuite les matelas de la cabine avant , et le travail est , je crois pouvoir le dire … superbe…


   Le carré de Nomade refait entièrement



Et les matelas de la cabine avant.
Une cabine avant de voilier, ça peut avoir des formes biscornues parfois


J’ai souvent eu à dire dans ma vie que je suis fils de maçon.
Bah, en maçonnerie j’ai un peu de savoir faire hérité, comme ça, mais je n’ai jamais, comme le dit cette drôle d’expression, ‘’cassé quatre pattes à un canard’’.

Par contre je prends conscience désormais – et peut-être d’autant plus en ces temps où la réhabilitation du féminin fait débat – que j’avais trop souvent oublié de préciser que je suis surtout … fils de couturière.
Et là cet héritage-là dont je prends conscience, il me tient chaud au coeur.
Pourtant les images sont lointaines, maman est partie si vite, j’étais encore dans l’enfance quand elle faisait ses travaux de couture.
Mais ces ancrages visuels, auditifs, sensitifs de couture, avec ces gestes, toute cette patience au féminin, si lointains soient-ils … m’y voilà comme habité .

Fils de couturière, et fier de l’être.

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